L'Afrique va t-elle adopter la crypto-monnaie plus vite qu'ailleurs ?

Qu'est ce qui pousse les usages des cryptos par les utilisateurs africains ? Est-ce que l'Afrique ne pourrait pas être le continent où l'adoption sera la plus massive dans les années à venir ? Quels sont les facteurs favorables à ce développement ?

Abstract : Mon propos est d'analyser les raisons qui pousseraient les pays africains et l'Afrique en général à adopter, plus vite que les autres continents, les technologies de la blockchain dont les cryptomonnaies. Je tente de montrer que plusieurs facteurs clefs peuvent influencer cette adoption. Citons les usages existants de la monnaie via le téléphone mobile, moyen de paiement largement répandu en Afrique, ainsi que les contraintes monétaires imposées aux pays, mais également le fait que le finance traditionnelle africaine a de grandes similitudes avec la DeFi (Finance Décentralisée) qui est en train d'émerger partout dans le monde. L'amélioration des expériences utilisateurs est un autre facteur essentiel, et je prends pour exemple l'application Dizzitapp (dont je m'occupe en ce moment en tant que CTO), comme un service type de ces évolutions qui sont en marche pour transformer l'Afrique.

Selon les Echos nous serions à début Aout 2021 à 221 millions d'utilisateurs de cryptomonnaies, soit 3% de la population mondiale. Ils observent également un doublement en 6 mois montrant un point d'inflexion indiscutable dans cette croissance. Mais ceci veut dire que 97% de la population mondiale ne les utilise pas encore, nous sommes donc en droit de nous poser la question de savoir dans quelles régions géographiques cet essor va être le plus rapide. Je me suis intéressé à ce sujet apportant mes compétences de management technique à la société Dizzitup. Son objectif est de permettre l'achat de biens de première nécessité (énergie solaire, éducation, nourriture, etc.) sur des places de marchés réparties sur plusieurs pays africains. Les paiements s'effectuent via une crypto monnaie basée sur un stable coin mais sont également possible via la mobile money largement répandue en Afrique. Je me suis donc penché de près sur les usages émergents en Afrique de la crypto, et j'en suis venu à me dire que l'Afrique avait de bonnes chances de gagner cette course à l'adoption.

L'adoption de la cryptomonnaie

L'adoption va croissante, mais les raisons de cette croissance varient beaucoup entre le Nord et le Sud. Pourquoi ça irait plus vite au Sud ?

Le classement de l'adoption de la crypto monnaie par pays, publié chaque année par ChainAnalysis (référence en matière de business intelligence sur la crypto), montre que pour 2021, 3 pays africains sont entrés dans le top 10 (Kenya, Nigeria et Togo), alors que seul le Nigeria était dans le classement de l'année dernière. L'index de classement des pays, qui est un chiffre entre 0 et 1, est composé de 3 indices reflétant 3 usages de la crypto et sont chacun pondérés par le PIB par habitant. C'est ce qui rend ce classement intéressant car il prend en compte la richesse personnelle relative aux fonds investis en crypto des habitants de chaque pays.

Chainanalysis a ensuite ajouté les index d'adoption de tous les pays pour en faire la somme par trimestre et ça donne ceci :

Adoption de la crypto relatif au pouvoir d'achat des usagers - source ChainAnalysis

Ce graphique montre que depuis le premier confinement (T1 2020), l'usage de la crypto touche des utilisateurs de moins en moins fortunés dans un nombre bien plus large de pays. Les raisons de cette croissance, selon l'auteur de l'analyse, ne sont pas les mêmes :

  • pour les pays émergents l'usage est tiré par la volonté de se protéger de l'inflation, de vouloir échanger pair à pair de l'argent, et par des transactions commerciales concrètes entre clients et fournisseurs
  • pour les pays développés l'usage est largement tiré par des investisseurs institutionnels qui récemment se sont mis à acheter massivement des cryptos (et donc à les légitimer un peu plus), les individus de ces pays ayant majoritairement un usage de placement financier (ou de spéculation selon comment on voit les choses..).

Qu'est ce qui pousse les usages des cryptos par les utilisateurs africains et au-delà de ça est-ce que l'Afrique ne pourrait pas être le continent où l'adoption sera la plus massive dans les années à venir ?  Quels sont les facteurs favorables à ce développement ?

  • le fait que les usages de paiement pair à pair avec des téléphones soient déjà largement adoptés en Afrique
  • le taux de bancarisation des individus encore faible (moins de 50% des individus de plus de 18 ans disposent d'un compte bancaire)
  • l'insatisfaction sur les services bancaires traditionnels et des services de transfert d'argent (coût trop élevé, plafonnement des virements et des dépenses en carte, etc.)
  • la nécessité dans un grand nombre de pays africains de se protéger de l'inflation
  • la pré-existence d'une finance décentralisée (tontine, micro-crédits, etc.) traditionnelle facilitant l'adoption de la crypto décentralisée par nature.
  • l'amélioration et surtout la simplification des interfaces utilisateurs des applications de crypto

Il est difficile de donner un poids relatif d'influence de chacun de ces facteurs mais tentons d'y voir un peu plus clair

Usages de la mobile money

La mobile money est un vrai succès en Afrique, mais elle ne résout pas toutes les attentes.

Répartition des usages de la Mobile Money - source GSMA

L'Afrique Sub Saharienne représente 66% des volumes de transaction, et 45% des utilisateurs. L'Afrique est le premier continent d'usage de la Mobile Money avec près d'un africain sur deux qui l'utilise et dispose d'un usage individuel supérieur à la moyenne. La mobile money, lancée dans les pays de l'est de l'Afrique en 2007 avec le M-Pesa s'est répandue massivement pour toucher aujourd'hui presque un africain sur deux. La Mobile Money est utilisée pour de nombreux usages courants comme prendre un taxi, recharger son téléphone, ou payer des petits marchands. La Mobile Money participe très activement à l'inclusion financière, comme l'explique bien cet article. Son adoption massive est due principalement à deux facteurs :

  • le faible taux de bancarisation de la population africaine qui n'a donc eu aucun problème à adopter un système rapide et simple d'échange d'argent entre individus possédant ou pas un compte bancaire
  • le très fort taux de pénétration de la téléphonie mobile, lié au fait que la principale technologie sous-jacente aux services de mobile money est présente sur tous les téléphones : le SMS

On en déduit rapidement que la mobile money favorise clairement l'adoption des crypto-monnaies, qui elles aussi n'exigent pas d'avoir un compte bancaire, mais simplement un smartphone.

Progression de la pénétration des smartphones en Afrique Subsaharienne - Source GSMA

Certes les smartphones ne sont pas encore généralisés en Afrique, mais ils sont en forte progression.

Cependant elle a plusieurs inconvénients majeurs :

  • la mobile money n'est pas bon marché pour les utilisateurs. En effet les opérateurs mobile qui la proposent sont très rentables (article des Echos à ce sujet), montrant bien que c'est un business à forte marge. La marge vient essentiellement d'ailleurs du fait que de nombreux portefeuilles sont chargés mais pas complètement utilisés, à l'instar des cartes SIM prépayées, ces reliquats restant dans la poche des opérateurs.
  • les portefeuilles en mobile money sont plafonnés à quelques milliers d'euros en dépôt et en échange, donc impossible de faire des transactions commerciales significatives.
  • La mobile money est encore peu interopérable et difficilement utilisable en situation de roaming, même si un certain nombre d'initiatives sont en cours pour avancer sur ce sujet.

Le paiement avec des crypto monnaies sera certainement beaucoup moins coûteux pour les utilisateurs, qui n'auront à payer (pour simplifier un peu), que les coûts d'inscription dans la blockchain. On ne s'étonnera pas de voir que les luttes entre technologies sont féroces (Ethereum level2, Lighning Network, etc.) pour aboutir à un abaissement des coûts de transaction suffisamment bas pour faire exploser les micro paiements, mais ceci est un autre sujet. En l'absence d'un organisme central de contrôle et de la dépendance à un réseau propre à un pays et un opérateur, l'interopérabilité sera garantie (à condition que le token utilisé ne soit pas privatif à un service donné).

L'habitude de l'usage en peer-to-peer grâce au téléphone, l'attractivité du prix d'usage, et l'intéropérabilité sont des facteurs clefs qui vont pousser à l'adoption de la crypto.

L'inflation

L'inflation est forte sur le continent Africain, et d'autres contraintes pèsent sur la zone CFA

Taux d'inflation par pays - source CIA

Sur les 50 pays dans le monde avec le plus d'inflation 25 sont en Afrique, ayant chacun au moins 5% d'inflation annuelle. L'Afrique est particulièrement touchée par le phénomène qui dans certains pays est problématique, obérant toute épargne en monnaie locale. Les cryptos, et en particulier les stable coins (indexés sur le dollar ou l'euro), fournissent une vraie protection contre l'inflation, et comme on le verra ci-après une vraie possibilité de rémunération.

Il également à noter que pour les 14 pays qui sont toujours sous le régime de protection du Franc CFA, ils ont subi une dévaluation brutale de 50% imposée par la France en 1994, et que ceci reste pour un certain nombre des habitants de ces pays un mauvais souvenir, le bénéfice (d'assez courte durée finalement) de cette dévaluation étant limité aux industriels et commerces exportateurs de biens locaux. Une nouvelle dévaluation est toujours possible, d'autant plus que ces pays africains font face à des problèmes croissant de liquidités. D'où l'apparition de l'idée que les cryptomonnaies pourraient aussi contribuer à réduire le contrôle excessif par la France et l'Europe de leur monnaie (voir cette intéressante video).

Accès aux services bancaires

La crypto dispose d'un boulevard devant elle : l'accès aux banques est réservé aux riches et les services bancaires sont coûteux et lents.

Moins de 50% des adultes africains disposent d'un compte en banque et ce taux descend en dessous de 10% pour les pays les plus pauvres, lire la bonne synthèse de la banque mondiale à ce sujet :

Part des adultes ayant un compte bancaire, par pays - Source The Global Finindex Database 2017

Ceci est du aux critères d'accueil d'un client par les banques traditionnelles qui limitent la population qui peut y avoir accès, mais également à la faiblesse des réseaux de distribution bancaire. Evidemment le fait de ne pas pouvoir disposer d'un compte en banque est un frein à l'amélioration du niveau de vie de ces personnes, qui ne peuvent pas mettre en sécurité leurs revenus, ni toucher des intérêts de leur épargne, ni emprunter de l'argent.

Transférer de l'argent d'Afrique vers l'Europe ou l'inverse, à travers le réseau bancaire traditionnel, reste aujourd'hui très coûteux et peu rapide (plusieurs jours). Les 42 Milliards d'euros (chiffre 2019) envoyés par la diaspora en Afrique chaque année dépassent désormais le total de l'aide publique au développement vers le continent. Du fait des faiblesses des virements bancaires, une grosse proportion de ces transferts se font par le biais de services spécialisés (Western Union, MoneyGram, etc.) , mais qui restent encore assez coûteux (7% en moyenne), et sont perçus comme hasardeux, le destinataire n'ayant aucun moyen de contrôle de l'usage de l'argent envoyé, voir cet article pour plus de précisions. Des fintech de nouvelle génération comme Wise tentent de changer la donne de ce marché, mais n'ont pas encore un réseau suffisamment large, et ont du mal à offrir des taux de commissions bas dans toutes les destinations.

On voit donc que la crypto monnaie dispose de certains atouts pour sérieusement concurrencer les services bancaires traditionnels surtout si on y adjoint les possibilités de la Defi (Decentralized Finance) basée sur la blockchain, qui va permettre le prêt et l'emprunt coopératif, comme je le détaillerais plus bas.

Finance traditionnelle et DeFi (Decentralized Finance)

La DeFi serait-elle une transcription sur Internet de la finance traditionnelle africaine ?

Parmi les raisons qui pousseraient l'Afrique a adopter rapidement la crypto, la plus intéressante (mais aussi la plus prospective) et celle qui émerge du parallèle qu'il est facile de faire entre la finance traditionnelle africaine et la nouvelle finance décentralisée sur la blockchain. En effet il y a une grande similitude entre les mécanismes déjà fort anciens de finance traditionnelle (exemples : la tontine, le micro-crédit, et les mécanismes propres au financement islamique) et les possibilités assez surprenantes offertes par les services de la DeFi qui est apparue il y a 3 ou 4 ans mais a connu un énorme croissance en 2020. SI vous n'êtes pas familier avec la DeFi, commencez par regarder ceci  (en anglais, mais très clair) ou lire ceci.

Il existe deux principales sortes de tontines traditionnelles, je vous laisse aller sur wikipedia pour en savoir plus à ce sujet, mais ce qu'on remarque c'est que les règles sous tendant le fonctionnement de cette finance traditionnelle sont très simples à transposer en code sous forme de smart contracts compréhensibles par une blockchain de type Ethereum. Il est intéressant de noter que les usagers de la tontine en Afrique sont majoritairement des femmes, qui traditionnellement gèrent les ressources financières de la cellule familiale, parce que ce sont elles qui ont le plus dépenses régulières à effectuer pour la gestion du quotidien d'une famille. Même si les taux d'intérêt perçus sont dans la pratique assez voir très élevés, les banques classiques ne peuvent pas proposer de services financiers de ce type car ils reposent sur un climat de confiance collectif avec des systèmes de pénalisation subtils qui prennent en compte la situation particulière des emprunteurs en défaut.

Certes il se passera du temps avant que la DeFi, qui nécessite que tous les participants disposent d'un smartphone ce qui est loin d'être le cas des pratiquant(e)s actuelles des tontines, mais l'avantage que procure un système décentralisé géré par la blockchain, c'est qu'il n'y a pas besoin de trésorier comme la tontine l'exige pour faire la collecte régulière des cotisations et la redistribution à chaque cycle.

La finance islamique (environ 3000 Mds $ annuel, en croissance de 10% par an), avec ses différents mécanismes évitant le paiement d'intérêt à un créancier, utilise précisément des contrats précis entre les acteurs afin de rémunérer les différentes parties prenantes à un investissement, comme le montre cette étude. Ceci permettra de toucher les utilisateurs musulmans sur les bases des mécanismes qu'ils connaissent déjà.

L'adoption de crypto en Afrique qui a déjà démarré sur les chapeaux de roues, devrait logiquement conduire à l'utilisation de la DeFi, qui va s'intégrer progressivement aux applications actuelles.

Amélioration des interfaces utilisateurs

Une course à la simplification des expériences utilisateurs indispensable à l'adoption populaire.

L'usage de la crypto au delà de la simple spéculation reste encore assez opaque, parce que le monde de la crypto ne dispose pas encore de tous les protocoles pour permettre des transactions et opérations avec une expérience utilisateur simple. En effet nous assistons à une bataille technologique majeure pour résoudre les problèmes des prix des transactions et de la consommation énergétique, qui entraîne une évolution des technologies de base de la blockchain avec des approches concurrentes qui pour l'instant rendent les choix difficiles pour les développeurs puis les utilisateurs quand ils veulent faire autre chose que simplement acheter et vendre des cryptos. Cet article explique très bien l'enjeu de l'UX pour les applications blockchain en donnant les principes de base à respecter pour une application de ce type.

Application Dizzitapp de Dizzitup- Achat/Vente/Echange de crypto et achats de biens de première nécessité sur une place de marché

Sans prétendre qu'il s'agit de l'interface idéale, cette application a été conçue pour simplifier au maximum les possibilités offertes par l'application : recharge de son portefeuille avec des Dizzy (stablecoin), envoi d'argent, demande d'argent, achat sur des places de marché locales de biens de première nécessité, dont l'électricité solaire.

At the end

Le train est en marche, le jargon technique commence à s'effacer, les interfaces se simplifient,  les protocoles en construction autour de la blockchain se stabilisent.

Je suis convaincu, pour les raisons que je viens d'exposer, que les applications de la blockchain disposent du potentiel pour réduire les inégalités en élargissant l'inclusion financière, fluidifier les échanges notamment entre les pays, contrer les effets de l'inflation, et surtout généraliser des systèmes de confiance qui existent déjà de façon traditionnelle.

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